Le terme « courtisane » signifie littéralement « femme de cour » ; il n’est pas né à la Renaissance, mais s’y est répandu. En effet, dans l’Antiquité romaine, on cite le nom d’Imperia, très célèbre pour sa grande culture. On décèle une présence forte des courtisanes à Venise. On retrouvait ce type de femmes dans les plus hautes couches de la société, auprès d’hommes à l’esprit fin. C’était, pour certaines, une alternative au couvent. Parmi les plus célèbres on distingue Tullia d’Aragona et Veronica Franco.

 

Tullia d’Aragona naquit à Rome vers 1510. Elle était la fille d’une courtisane de Ferrare et du cardinal Louis d’Aragon. Elle exerça sa profession à Florence, puis à Sienne et à Rome. Son nom apparaît dans le Tarif des putains de Venise. C’est d’ailleurs à Venise qu’elle fut remarquée par Bernardo Tasso grâce à ses dons littéraires et qu’elle devint son amante. Elle fut également citée par Sperone Speroni dans son Dialogue d’amour et L’Aretin lui voua une très grande admiration. En 1545, elle était à Florence où elle tint un salon fréquenté par de très grands noms de la littérature. L’un d’eux, Niccolò Martelli, vanta ses charmes dans une de ses lettres :

 

La beauté physique […] est ce que votre personne offre de moins beau, comparée à cette vertu qui nous exalte tant elle apparaît suprême : une vertu qui emplit les gens de stupeur, lorsqu’ils vous entendent si doucement chanter et d’une douce et belle main si gracieusement jouer de tout instrument. A cela s’ajoute l’agrément de votre conversation, toute pleine d’honnêteté, et vos gentilles manières qui font soupirer les hommes de très chaste désir ![1]

 

Lorsqu’en 1547 son dialogue philosophique De L’infinité d’amour fut publié, le duc de Florence la dispensa du port du voile jaune, loi imposée à toutes les courtisanes. Son œuvre pose des questions très subtiles à propos de l’amour, thème récurrent des courtisanes poétesses de l’époque, telles que  « Est-il plus noble d’aimer ou d’être aimé ? Elle mena ce débat avec le savant Benedetto Varchi qu’elle taquinait souvent en relevant les problèmes des rapports entre raison et expérience, entre philosophie et poétique. Dans son œuvre Tullia d’Aragona chercha non seulement à établir un dialogue constructif et intéressant, mais exposa également sa grande culture en se référant à plusieurs reprises aux philosophes de l’Antiquité – Aristote, Platon – ou bien aux lettrés italiens – Dante, Boccace, Pétrarque, Pietro Bembo –. Simultanément à son dialogue, Tullia d’Aragona écrivit des sonnets, également très réputés pour leur tendance pétrarquisante :

 

Apitoyé peut-être par cette langueur

Mêlée de tristes pleurs qui me gagne en ce lieu,

Si tu t’en viens à moi, toute flamme et tout feu,

Qui brûle et me consume de désir majeur,

O charmant oiselet ; si avec moi le martyre

Qui en peine transforme toutes mes joies passées

Tu pleures d’une voix dolente et enrouée,

Me voyant de douleur sur le point de périr.

Je te prie, par l’ardeur qui ainsi me détruit,

De voler vers l’amène et cruelle vallée

Où reste qui détient et ma mort et ma vie ;

Chantant persuade-le de changer tôt d’avis,

De s’en venir vers Rome et laisser sa vallée,

S’il veut encor trouver l’âme à mon corps unie.[2]

 

 Tullia d’Aragona mourut en 1556 à Rome où elle fut enterrée près de sa mère dans l’église Saint-Augustin.

 

 

800px-VeronicaFrancoVeronica Franco (représentée ci-contre en 1575 par Le Tintoret) naquit en 1546 et est enregistrée dans le Catalogue de toutes les principales et plus honorables courtisanes de Venise. Elle fut mariée très jeune à un médecin, Paolo Panizza, dont elle se sépara rapidement. Elle eut six enfants dont l'origine noble du côté paternel est attestée, mais dont l'identité demeure inconnue pour certains. Sa mère lui enseigna alors les "ficelles" du métier, ce qui lui valut d’être accueillie dans les plus grandes maisons vénitiennes et d’être entretenue par ses amants. Elle fréquenta même le palais des Venier, illustre famille vénitienne, où elle rencontra de grands noms tels que Bernardo Tasso, père de Torquato Tasso ; Sperone Speroni et Pierre Arétin. C’est d’ailleurs auprès de telles personnalités que Veronica Franco se fit un nom et s’imposa en tant que poétesse. C’est également au palais des Venier que des rapports plus forts se tissèrent, notamment avec Marco qui s’enamoura de la courtisane et avec Maffio, cousin de Marco, poète lui aussi avec qui elle entra en conflit après un poème qui la dénigrait :

 

Il n’y en a pas une seule (je ne veux pas dire plus, car ce serait exagérer),

Pas une qui soit aussi laide que tu l’es.

A te mettre près d’un jeune enfant,

Tu le fais s’agiter comme s’il avait des vers, ogresse,

Harpie que tu es, avec ton visage à se faire peur à lui même.[3]

 

Outragée, Veronica Franco provoqua en duel son adversaire mais d’une façon un peu spéciale puisqu’il s’agissait d’un duel poétique, en italien ou en vénitien. Elle adressa alors à Maffio Venier un long capitolo dans lequel elle dénonçait ses façons peu civiles et dont voici un extrait :

 

Finalement, pourtant, se sont taris mes pleurs,

Et s’est cicatrisée l’amère blessure,

Qui de part m’avait transpercé le cœur :

Comme éveillée alors d’un paresseux sommeil,

Bien que femme née pour moins rudes épreuves,

Du danger écarté je tirai courage ;

Et le fer à la main me pris à m’exercer,

Et compris alors qu’au maniement des armes

La femme pas moins que l’homme n’est agile ;

Car y ayant mis tout mon soin et mon industrie,

Grâces au Ciel, à ce point me vois parvenue,

Que des offenses d’autrui n’ai plus nul souci :

Et si par le passé vous m’avez maltraitée,

Avez fait grande erreur, car j’ai de mon côté

Du mal tiré un bien pour moi inestimable.[4]

 

Maffio Venier, lâche, ne se mesura jamais à Veronica Franco. Malgré tout, cet épisode reste significatif car il montre à quoi devait se mesurer les femmes, et plus précisément les courtisanes de cette époque. Mais Veronica Franco n’était pas seulement une militante, elle était aussi une excellente hôtesse et une femme très sensible. En 1575, elle publia un premier recueil, dédié au duc de Mantoue, dans lequel elle confia sa tristesse de laisser son amant à Venise lors d’un voyage :

 

Les fraîches roses, les lys et les violettes

Se sont desséchés au vent chaud de mes soupirs.

Et de pitié j’ai vu jusqu’au soleil pâlir ;

Au spectacle de mes yeux remplis de larmes

Les fleuves se sont figés, la mer s’est calmée,

Prise de tendre pitié pour mon martyre.

O que de fois au soir de mes tourments cruels

Ne se sont les mobiles feuilles arrêtées,

Et que de fois la brise a cessé de souffler !

Finalement, en aucun lieu je ne passe

Jamais, sans qu’aussitôt je voie ouvertement

Jusques aux pierres de ma souffrance pleurer.[5]

 

La courtisane changea de registre et opta pour des thèmes de nouveau pétrarquisants comme l’amour, la passion et la souffrance, tous trois intimement liés. Ce qui reste sûr de nos jours, c’est que Veronica Franco fut la seule courtisane à s’être imposée autant dans son métier, en tant que femme et en tant que poétesse. Elle n’écrivit effectivement pas que des poésies mais aussi beaucoup de lettres qu’elle regroupa d’ailleurs en 1580. Elle s’y livra encore plus que dans ses poésies, constituant ainsi une sorte d’autoportrait manuscrit : on y découvre qu’en 1574, Henri de Valois, futur Henri III, désira la rencontrer et qu’il ramena même un de ses portraits en France. Elle y glissa également des cartons d’invitation à des réceptions, des remerciements et des conseils. Malgré le succès de ses recueils, Veronica Franco accusée de sorcellerie et d’athéisme dont elle dut se justifier devant le tribunal de l’Inquisition. Elle mourut dans des conditions modestes en 1591, non sans avoir oeuvré pour les femmes en fondant un hospice chargé d'accueillir les prostituées.

 

Le "mythe" de la courtisane est donc bien né pendant la Renaissance mais il ne faut pas y voir que splendeur et volupté. Si l’on cite le Tarif des putains de Venise, on y trouve plus d’une femme dénigrée :

 

EMILIA PAROLI, pleine de malice et de fourberie, est comme les statues : belle au dehors, de la boue au dedans.

LUCIA DEGLI ALBERTI est folle, gardez-vous d’en approcher.

ELENA PANTALONE est digne de la corde.[6]



[1] Cité in Paul Larivaille, La vie quotidienne des courtisanes en Italie au temps de la Renaissance, Paris, Hachette, 1975, p. 107.

[2] Ibid, p. 108.

[3] Ibid, p. 113.

[4] Ibid, p. 115.

[5] Ibid, p. 117.

[6] Cité in Hélène demoriane (dir.), Roger Gouze (dir.), Venise entre les lignes, Paris, Denoël, 1999, pp. 387-388.