Le nouveau roman de Zadie Smith est résolument actuel. Empreint d’une forte musicalité, il nous fait vibrer au rythme des chansons de Nina Simone, danser sur Thriller de Michael Jackson ou sur un éventail de styles (« des bribes de toute la glorieuse diaspora musicale »), rêver sur des airs de Gershwin. La narratrice ne pouvait pas non plus tenir à l’écart d’importantes références cinématographiques (Fred Astaire, Ginger Rogers, Judy Garland) qui sont à l’origine du titre du roman. On suit le premier quart de la vie de la narratrice (dont le prénom n’est jamais révélé) et de son amie Taylor rencontrée au cours de danse. Construit en plusieurs parties presque théâtrales dans leur choix d’intitulés, cet ouvrage aurait tendance à nous faire croire que l’existence s’articule en différents actes. Le prologue est un retour aux sources contraint et forcé, le catalyseur des souvenirs. La construction identitaire est le fil conducteur du roman et le prisme des névroses sociétales. Les fondements de cette construction identitaire sont inévitablement l’environnement géographique (quartiers défavorisés de Londres), l’environnement parental (couple mixte dont le père a déjà des enfants d’une relation précédente, où le modèle traditionnel masculiniste est aboli au profit d’une intellectualisation et politisation maternelle pour la narratrice ; couple où le père est pour ainsi dire absent pour Taylor). Cette présence perlée et néfaste du père crée chez Taylor un déséquilibre psychologique freudien (complexe d’Œdipe refoulé). Ses propres manques se traduisent par une tentative de domination et de mise en échec d’autrui. La rencontre avec la célébrité Aimee représente une transition pour la narratrice, en ce sens qu’elle s’émancipe en découvrant un autre univers (gossip affligeant mais drôle sous la plume de l’auteure, un autre rapport à la maternité et aux hommes, humanitaire caricaturé), l’extrayant de cette homogénéité figée pour l’amener vers une indispensable multiculturalité. En effet, l’autre écueil sociétal souligné ici par Zadie Smith est le racisme et ses conséquences. Elle se joue des stéréotypes pour mieux les déconstruire, comme pour ce videur « engagé à cause de son gabarit et de sa couleur de peau, car la combinaison des deux était implicitement considérée menaçante » qui se révèle d’une incroyable douceur. L’homosexualité est évoquée en demi-teinte, épaulée en quelque sorte par la corporalité. Genre et corps sont ici intrinsèquement liés d’abord par la danse (artistique ou traditionnelle quand on pense à cet épisode du danseur vêtu d’une tenue orange l’anonymant, l’asexuant, mais incarnant pourtant un rituel masculin). Ces rites ou expériences personnelles, la présence fortuite ou non d’un personnage à tel ou tel endroit provoquent des allers et retours entre le macrocosme qu’est la société en général et le microcosme formé par des groupes mixtes ou non, ou bien le duo formé par la narratrice et Taylor. L’association de ces individualités permet de traiter des sujets d’actualité forts comme l’immigration, l’éducation des filles en Afrique, leur conférant une forme plus humaine que l’écriture journalistique dont la vocation est avant tout factuelle. Une multitude de sujets, donc, évoqués au travers de plusieurs personnages phares qui donnent à réfléchir et qui, loin de clore le débat, ne font que l’ouvrir.

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